Autour de l’anthologie de la littérature italienne contemporaine

Soyons le changement…

Nouvelles tendances dans la littérature italienne contemporaine

textes recueillis par Romano Summa et Sondes Ben Abdallah

traductions Manon Rentz, Romano Summa,

Sondes Ben Abdallah

sous la direction d'Angela Biancofiore

Levant & Euromédia, 2016

par Vittorio Valentino

 

Pour certains d’entre nous prendre un livre dans ses mains est indiscutablement une opération délicate. Après l’exploration visuelle, nous le collons à nos paumes comme s’il s’agissait d’un fruit de la terre ou de la mer, une sorte de « pesée », qui pourrait servir idéalement à en déterminer la qualité, grâce au poids des mots qu’il contient. Nous savons toutefois à quel point cet examen est superficiel, alors nous nous attaquons à la quatrième de couverture, car nous voulons savoir la provenance, l’origine du « fruit », ce qui pourrait, qui sait, nous en dire plus sur son goût… Des considérations très personnelles qui sont le résultat d’une façon idéale de voir l’écriture, de la percevoir comme un acte concret, une naissance qui, avec un but plus ou moins défini, aura des conséquences une fois arrivée au monde. C’est justement cette impression d’un signe tangible qu’a laissé dans mon esprit la lecture de l’Anthologie Soyons le changement, la volonté de creuser notre temps en nous donnant des sursauts de lumière, si divers et profonds, à travers des mots d’auteurs contemporains qui font l’Italie aujourd’hui. Ainsi, le lecteur passe sa main sur une sculpture aux diverses facettes, mais ressent au bout de ses doigts un ensemble homogène qui appartient à un même monde, notre société italienne, que l’encre des mots contribue à tenir solidement ensemble.

            Une des clés de lecture des textes se trouve dans le sous-titre, plus particulièrement dans le mot « tendances » : en explorant l’écriture de ces auteurs contemporains, le recueil tente de capturer les directions que prend la société dans laquelle nous vivons. En questionnant leur regard et l’extraordinaire potentiel cathartique offert par l’écriture face aux interrogations et aux pertes de repères continuelles que nous impose notre monde.

Les extraits choisis gravitent autour de trois nœuds fondamentaux ancrés dans un questionnement crucial, tout d’abord, au nom des « cultures régionales et la mondialisation ». Dans cette section le choix d’auteurs comme Erri De Luca ou Carmine Abate n’est pas anodin : pour ces auteurs migrants le lieu d’origine est celui de la préservation d’une culture archaïque mais toujours vive ; migrer n’est pas un acte d’abandon mais permet de regarder le lieu d’origine d’un œil critique, passionné et nostalgique. Des terres arbërech (d’origine albanaise) d’Abate à son Allemagne « formatrice », l’auteur est fier de ses multiples enracinements, grâce auxquels il s’engage pour la sauvegarde de chaque lieu vécu, traversé. Il en est de même pour De Luca, partisan de ce Sud de la joie et lieu de l’abandon des institutions, terre élue mère de tout, même de la langue napolitaine, métisse et colorée qui brûle en lui, forgée par la chaleur de ce sol volcanique millénaire. Le but étant de combattre l’oubli et l’effacement, les dictats d’une économie mondialisée : ainsi Evelina Santangelo et Anselmo Botte nous mettent face à un Sud qui dévore ses enfants venus d’ailleurs, car il n’obéit désormais qu’aux lois partiales du profit.

Au centre du recueil, comme pour fixer le point de balancement de ces textes charnus, se trouve soudain l’Avenir, autre nœud crucial sous forme du mariage entre « jeunesse et écriture, pour un dialogue possible ». C’est donc un livre qui met au centre le mot « demain », et donne la parole à ces écrivains, assurés que l’éducation doit être considérée comme une priorité : Federico Mello raconte la rencontre générationnelle et explique à son grand-père à quel point être trentenaire aujourd’hui est un pari risqué, dans un monde où la précarité retire le mot « futur » du tiroir des rêves.

C’est à une autre rencontre, avec la génération suivante, que nous invite Andrea Bajani : l’école doit aspirer à bâtir des individus capables « d’imaginer un monde différent de celui qu’on leur a livré, et non simplement capables de rentrer dans des cases déjà tracées » (p. 91) ; menés par des enseignants responsables,  valorisés et engagés, prêts à se remettre en question, et à croire en leurs élèves, quand leur pays n’a pas cru en eux.

La troisième partie du recueil  est dans la continuation de cette veine liée à l’éducation, avec le même regard vers l’avenir, scrutant le comportement de l’homme face à son environnement mais pas exclusivement. Car ici se tisse le lien entre « littérature et écologie », qui requiert notre attention de lecteurs : les textes choisis nous conduisent à un questionnement sur notre place sur terre, au moment où la biodiversité, l’air même que nous respirons, l’eau que nous buvons, la mer source de vie sont en danger constant. Ces auteurs réclament une prise de conscience qui englobe l’homme et son environnement, ils se positionnent contre l’exploitation des ressources prenant pour prétexte le travail et la survie, et nous invitent à réfléchir sur le rapport que l’homme a instauré avec le monde aux dépens de la nature. C’est ainsi que Cosimo Argentina, Carmen Covito, ou Anselmo Botte se penchent sur le travail et sur le sens qu’il acquiert aujourd’hui, dans une ère où l’exploitation des individus et celle de l’environnement ne rencontrent aucune barrière et ne provoquent la moindre culpabilité chez ceux qui la pratiquent : la crise écologique est alors une crise sociale, au sein de laquelle le concept de « durable » nous conduit à une forme élevée de responsabilité. Lorsque ce même mot est exprimé en italien, sostenibile, il porte en lui cette poétique du soutien, de la prise en charge, vraie, tangible de tout ce qui nous entoure, de la flore à la faune jusqu’à l’autre, dernier rempart contre notre propre aliénation. La richesse de la fiction littéraire, dans les textes opportunément choisis de Laura Pugno ou de Mauro Corona, nous permet de percevoir ce que serait un monde désormais perdu, dans lequel l’homme a définitivement rompu l’équilibre avec la nature. L’utilisation de l’écriture fantastique permet d’imaginer le « futur », celui de nos actes manqués, de nos convictions erronées et arrogantes, de notre défi lancé à une nature bienveillante : c’est alors que l’imaginaire littéraire peut réveiller et renforcer nos valeurs aujourd’hui, fermement et concrètement, avant qu’il ne soit trop tard.

Pour toutes ces raisons Soyons le changement est un livre important. Il s’adresse à ceux qui découvriront la littérature italienne, surtout aux jeunes générations : cette approche se fera de manière constructive, en entrant de pied ferme dans un territoire où la lecture porte en elle un pouvoir germinatif infini ; chaque mot semé est l’espoir de voir enfin le monde comme « nôtre », digne de notre persistante attention. Ceux qui se plongeront dans ces lectures accompliront deux voyages. L’un vers un pays, l’Italie, renversant de beautés et de contradictions, cristallisé dans son dilemme permanent entre création et autodestruction. L’autre dans cette littérature italienne contemporaine,  responsable et vive, qui veut inscrire sur sa propre peau de papier, en lettres d’encre et de sang, le mot changement

 

 

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