Conférence de Miguel Benasayag sur l’hybridation du vivant

par Clément Barniaudy

Séminaire de recherche  Ethique de la terre: arts, littérature, philosophie, environnement  dirigé par Angela Biancofiore, centre de recherche LLACS (Langues Littératures Arts et Cultures des Suds).

Conférence de Miguel Benasayag : « Vers une hybridation du vivant »
10 octobre 2014 – Site de St Charles – Université Paul Valéry Montpellier 3

La conférence de Miguel Benasayag s’inscrit dans un champ d’étude qui semble échapper à tout découpage « disciplinaire » du savoir. A l’écoute de son propos, les frontières entre biologie, neurophysiologie, anthropologie et épistémologie deviennent poreuses puis se dissipent pour laisser place à un espace particulier, un espace de pensée. Tel un territoire transfrontalier, la pensée de Benasayag se construit « à l’interface de » pour mieux capter des processus divers et déployer un sens singulier. 
Ce qu’envisage plus spécifiquement la parole de Benasayag dans cette conférence, c’est avant tout les effets de la digitalisation du monde vivant sur le vivant lui-même et sur son évolution. Depuis près d’un siècle, tout ce qui existe fait l’objet d’une représentation de plus en plus poussée, processus qui se renforce avec l’avènement du numérique. A la suite de bien d’autres auteurs, Benasayag affirme que cette représentation du monde est devenue si prégnante qu’elle tend aujourd’hui à remplacer le monde lui-même. Le contexte dans lequel s’inscrit son travail est donc celui qui fait suite à la « grande crise épistémologique de 1900 », par laquelle est initié un grand mouvement de déconstruction dans tous les champs d’activités humaines (biologie, urbanisme, pédagogie, art…). Ce mouvement de fragmentation du Tout en de multiples parties touche aussi bien l’extérieur (le monde) que l’intérieur (l’être humain) notamment après la découverte de l’ADN dans les années 1950. Peu à peu, il devient de plus en plus difficile de penser un « Tout qualitatif » qui ne soit pas simplement la somme des parties. Miguel Benasayag prend l’exemple de la biologie moléculaire devenue incapable de définir la vie de manière globale. « Au mieux, elle est définie comme propriété émergente d’un système complexe multi-agents».  Face à cette évolution, la question qui se pose et qui devient ce que le conférencier appelle une « préoccupation épocale » est la suivante : « Quelle possibilité de penser l’Unité face à la dispersion d’un Tout quantitatif ? ».
Formuler cette question révèle déjà la pensée critique de l’auteur ; plutôt que de céder à cette implicite considération selon laquelle l’être humain ne serait qu’un ensemble d’agrégats modulaires plus ou moins nombreux et bien agencés, Benasayag met en question cette affirmation et explore les effets d’une telle pensée sur le vivant. Ce qui semble suspect aux yeux du philosophe, c’est que l’être humain puisse être considéré comme le héros du roman de Musil, L’Homme sans qualités, c’est-à-dire comme une surface lisse sur laquelle on colle et décolle des qualités. En suivant cette conception de l’humain, de nombreux chercheurs travaillant sur des sujets aussi variés que les cellules souches ou la nanotechnologie peuvent soutenir que le vivant est modifiable voir « améliorable ». Benasayag nomme cette perspective « physicaliste » au sens où l’être humain ne serait qu’un ensemble de molécules soumis à des lois physiques modélisables. Cet ensemble fonctionne d’ailleurs plus ou moins bien si l’on suit une grille de lecture où les critères de performance et d’efficacité sont au centre. Pour les tenants d’une conception physicaliste de l’humain, la modélisation du vivant permise par la technique offre de formidables possibilités permettant notamment de corriger les modules défaillants du vivant. C’est ainsi que des scientifiques reconnus et recevant de très importants financements affirment avec enthousiasme la possibilité de « vaincre la mort », de « redonner la vue aux aveugles »… 
La parole de Miguel Benasayag calme les ardeurs de cette « toute puissance » technico-scientifique. L’auteur critique fermement l’idée selon laquelle la technique ne serait qu’un outil au service de l’être humain. Selon cette vision simpliste et très répandue, l’être humain resterait intact, égal à lui-même, quel que soit son usage de la technologie. Or, ce que met en évidence le conférencier, c’est que la vie est régie par des mécanismes de co-évolution ou d’hybridation. L’être humain a par exemple co-évolué avec le chien, lui déléguant des fonctions olfactives et auditives alors que l’espèce de canidé non agressive laissait ses « maîtres » d’autres fonctions notamment visuelles. Le travail de Benasayag consiste donc à  comprendre ces modes d’hybridation, à penser les devenirs d’hybridation notamment de l’être humain aux prises avec les artefacts produits par la technique. De même que l’humain a co-évolué avec certaines espèces comme le chien, son devenir est pris dans des processus irréversibles de co-évolution et d’hybridation avec la technologie. Loin de donner une vision idyllique de ces devenirs, Benasayag semble plutôt dénoncer le « devenir modularisé » de l’ « Humain augmenté ». A travers l’exemple de l’usage du GPS, il montre comment un chauffeur de taxi parisien ayant délégué la fonction cérébrale de repérage spatiale au GPS devient incapable de s’orienter dans la ville dès lors qu’il n’est plus guidé par le fonctionnement droite/gauche du petit boitier parlant. La technique ne semble donc pas ouvrir tous les possibles. Elle contribue au contraire à une certaine dislocation du moi comme unité. Elle favorise de manière implicite des processus de formatage qui rendent les comportements humains prédictibles. Ainsi, Google est capable de prédire à 85% quels seront les individus qui divorceront dans les trois ans à venir, simplement en étudiant l’usage de leur carte bleue sur Internet !
La profondeur de la pensée de Benasayag ne réside pas simplement dans son analyse des mécanismes d’hybridation. Le conférencier perçoit en suivant une sorte d’intuition le danger d’une telle hybridation dirigée vers la performance. L’enthousiasme envers un Humain augmenté cache un devenir moins réjouissant  par lequel chaque être se superpose parfaitement avec son profil, avec sa représentation et s’identifie avec lui. Les tropismes, les affinités électives, les moments de crise, les activités inutiles sont autant de « bruits » qu’il convient de supprimer pour devenir plus efficace. En se référant aux mécanismes d’auto-régulation du vivant présent dans la Nature, Benasayag montre au contraire que tous ces « bruits » sont nécessaires à l’équilibre dynamique du vivant. Ainsi, on apprend que mourir est un comportement acquis par les êtres sensibles permettant d’assurer différenciation et adaptation des espèces. La mort et la dégénérescence des êtres vivants ne sont ainsi ni négatives ni absurdes du point de vue du vivant. Elles participent au contraire à son bon fonctionnement. Au final, l’auteur nous invite à une certaine modestie mais aussi à découvrir une autre idéal que celui de l’Homme sans défaillance pour lequel « tout est possible ». Lutter contre cet idéal, c’est en quelque sorte lutter contre la Haine de la vie qui ne cesse de décomposer le Tout en parties. C’est aussi mettre en évidence cette part de mystère, résonnant dans toute grande œuvre d’art, par laquelle le Tout devient plus que ses parties. 

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