Dialogue sur le bonheur

par Matiah Eckhard

"Quant à la longue maladie qui me mine,
 ne lui dois-je pas infiniment plus qu'à ma bonne santé?
 Je lui dois une santé supérieure, que fortifie tout ce qui ne tue pas!
 Je lui dois ma philosophie.
 Seule la grande douleur affranchit tout à fait l'esprit" (Nietzsche)

 

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La nuit bien trop fraîche leur rappelait le terrible évènement. Le monde entier aspirait à la mémoire et à l’affrontement avec le vide. Leur mère était morte mais ils étaient frères, ils l’étaient plus que jamais. Ils passèrent la nuit dans la maison familiale, cette maison où ils ont appris à vivre et à embrasser le métier d’homme dans l’innocence de l’habitude. Cette nuit d’insomnie et de tourments était aussi l’occasion d’échanges qui permirent la mise en œuvre d’un dépassement. Il n’est pas question d’un dépassement banal, fondé sur une simple et hâtive question de relativité, mais de tout autre chose.

En effet, cette nuit-là bénéficia de la douleur, et ce sont ces nuits hors du commun qui inspirent la virtuosité du verbe et le déploiement de l’âme. Ces frères n’avaient que rarement discuté ensemble, la vie les avait éloignés. Mais ils avaient toujours eu – et cela depuis le plus jeune âge,-  la littérature en passion commune. Le temps était alors rattrapé, ils parlèrent et auraient pu continuer ainsi jusqu’à la nuit des temps, du crépuscule à l’aube et de l’aube au crépuscule, qu’importe, leur mère était morte et eux étaient enfin frères. Leurs discussions étaient longues, passionnées et parfois virulentes. Il n’était pas question de se mettre d’accord, mais de tout consommer, de vivre et de partager ce qu’il leur restait à partager tant qu’il était encore temps. Les sujets ne manquèrent pas et l’animosité ne faiblissait jamais. Dorénavant la douce musique de leurs échanges avait totalement ampli l’abîme. Au petit matin ils sortirent dans le jardin sous la lumière éclatante d’un saule pleureur – fidèle réflecteur du Soleil – qui leur inspira une discussion sur le bonheur :

«  Cher frère, nous voilà comme Meursault, dépourvus de mère…

– Jonathan, non, le monde nous affecte, regarde notre tristesse, rappelle-toi l’amertume lorsque tu as appris la terrible nouvelle. Lui, le pauvre, ne pouvait même plus éprouver cette amertume tant il avait perdu le sens de la vie.

– Mais il reconquiert le sens de la vie et sa part de bonheur dès lors qu’il se retrouve face à la mort.

– Tu as raison Jonathan…Il est vrai. Mais qu’appelles-tu « bonheur » ?

– Le bonheur est multiforme, il peut être un moment nostalgique et devient donc le produit d’un contraste entre ce qui est et ce qui n’est plus. Il est donc pour moi un moment précis et n’existe alors que dans de rares et brefs moments. La réminiscence de ces bouts de bonheur est représentée alors par un fil discontinu de la mémoire et ce sentiment de bonheur passé atteint son paroxysme et sa plus haute dimension dans la perspective immédiate de la mort.

– Mais alors qu’est ce qui remplit le néant ? Comment les hommes peuvent-ils vivre si l’on sacrifie une vie entière pour quelques secondes infinies de liberté ?

– Justement Aaron, là est la récompense ! Ces petits instants que l’on collectionne précieusement. Regarde autour de nous, regarde ce jardin où nous jouions étant enfants, ceci ne t’évoque pas un moment de bonheur passé ?

– Ma vie serait bien triste si je n’acceptais qu’un bonheur ponctuel. Cette idée me terrifie. Comment combles-tu ton attente ?

– Il y a les petits plaisirs de la société, les occupations, les loisirs. Acheter une nouvelle télévision pour que ses enfants puissent la regarder, offrir et se faire offrir… Voilà un bonheur immédiat et concret que Voltaire même prodiguait !

– Mais Jonathan, tu parles là d’un bonheur futile et fragile… Il pourrait aussi faire ton malheur. Si tu perdais ton statut social tu pourrais finir sans ressources et que dirais-tu à tes enfants ? Que le bonheur n’est réservé qu’à une élite ? De plus je qualifie le bonheur matériel de plaisir immédiat, certes, mais qui reste très limité dans la durée, car il est en perpétuel mouvement étant associé au fameux « progrès ». Et si le progrès n’allait pas dans ton sens ? Que ferais-tu ? Tu comprendrais alors que ta vie est un gouffre de néant et tu devrais vivre dans le passé et attendre – tel un chien attend l’os – ton petit bout de bonheur. Non ! Et ton bonheur est un bonheur individuel, où chacun attend dans son coin son bonheur…Le bonheur n’est tel que s’il l’est pour tous !

– Aaron le bonheur ne peut être qu’individuel ! Les régimes totalitaires furent souvent fondés pour l’équité, pour le bonheur pour tous finalement, non ? Mais ils se sont achevés en véritables désastres humains !

– Justement venons-y, ils proclamaient une équité pour le bonheur matériel. C’est le culte du bonheur matériel qui a dégénéré et évolué en dictature idyllique où chacun pourrait consommer les mêmes choses. Cet exemple nous montre bel et bien que le bonheur matériel ne peut être le vrai bonheur. Il est trop directement attaché à l’homme et, qui plus est, il provient de l’homme. Le bonheur doit être une force supérieure qui puisse combler le vide de l’existence et non un produit manufacturé par le genre humain. Le bonheur ne peut résider uniquement en des affections extérieures à l’existence, ce sont de faibles appuis et des leurres qui mènent au malheur.

– Aaron, mais quel est ton bonheur ?

– Jonathan mon bonheur est grand et plein, il est pour tous les hommes, existe depuis la nuit des temps et existera toujours. Mon bonheur est plein car il est – tout comme la musique – un enchaînement de tensions et de résolutions. En effet, il oscille du désir à la satisfaction qui appelle un autre désir ; et c’est ce schéma-là qui peut être appelé et que j’appelle bonheur. Ce bonheur est donc le résultat de plusieurs mécanismes et est tout simplement un mécanisme. Il peut être appelé volonté de puissance ou encore enthousiasme. Mais ce qui est fondamental est l’idée de mouvement, d’ascension, de désir de conquête. Chacun y trouve son compte, du berger de l’Alchimiste de Coelho qui va se rendre compte que le véritable trésor était le voyage et les péripéties qu’il entreprend en vue d’atteindre le trésor jusqu’à Don Juan qui jouit des charmes d’une conquête à entreprendre et non de ses possessions.
– Il est aussi question de destinée et donc de bonheur individuel…

– Non, ne te méprends pas, une sorte d’épicurisme découle de cette idée de bonheur, un bonheur donc effectif dès son apprentissage et qui a pour commencement le désir et pour finitude le bonheur. C’est un bonheur qui croit en l’homme et dans sa volonté inconsciente de lutter pour vivre. L’homme doit se donner pour but. C’est le recul et la subordination qui est à l’origine du malheur. C’est alors un bonheur qui ne voit pas le monde mais le devient. Et si l’homme devient ce qu’il est, c'est-à-dire monde, il peut se dire heureux. C’est un bonheur accessible à tous que chacun réalise. Individuel ou pas, il est pour tous, alors la question ne se pose plus.

–  Aaron mais Epicure aimait se rappeler des instants passés…

– Jonathan les instants passés sont anecdotiques, ils ne sont compatibles avec un bonheur plein qui remplit entièrement l’existence.

– Quant au bonheur à venir ?

– Oui, l’espérance est bonheur, tu tends vers un but et tu concentreras tous tes efforts en celui qui, lorsqu’il sera atteint, te feras connaître un court instant de plénitude, mais il sera aussitôt remplacé par un autre but car tout doit être consommé. Souviens-toi : « Je ne chercherais plus à rien faire, s’il m’était dit, s’il m’était prouvé, que j’ai tout le temps pour le faire ».

– Oui Aaron, cela faisait longtemps que je n’avais lu Gide… peut être aurais-je dû appliquer ses lumières sur mon parcours. Cependant, ton mécanisme peut être interprété autrement, « tout désir est une déception non encore reconnue […] toute satisfaction est une déception reconnue. » La satisfaction amène ainsi à une cessation de la souffrance, mais est aussitôt succédée par une autre, celle de l’ennui.

– Jonathan, Schopenhauer écrivant cela affirme savoir ce qu’est le bonheur et donc qu’il existe puisqu’il porte un jugement de valeur ; d’autre part, il ne souffre d’aucun ennui puisqu’il n’a mis fin à ses jours ; enfin l’ennui ne peut exister avec une pensée perpétuelle envers la finitude. Je crois que là réside la clé du bonheur universel qui permet de supporter la destinée humaine dans toutes les situations et qui rend l’éclat « admirable » de chaque instant vécu, la pensée constante de la mort, c’est bien elle qui donne le prix à chaque instant de la vie. C’est dans notre finitude que nous nous ouvrons au monde et que nous faisons corps avec le cosmos. Plus on s’approche de la mort plus le ciel et la mer nous parlent et l’on réceptionne avec retard et honte l’amour qu’ils nous portent et qu’ils nous ont toujours porté. Jonathan notre mère a dû être heureuse, profondément et vraiment heureuse aux derniers instants, car elle a regardé non les moments passés avec nostalgie, mais le ciel qu’elle a toujours connu, qu’elle a chaque jour aimé davantage, elle était alors devenu à ces instants précis à la fois ciel et amour. »

Jonathan se rappela toujours de ces instants car Aaron lui avait révélé la science de vivre qui l’éclaira toute sa vie durant. Il ressentit à partir de ce moment toute la présence des instants ; leur éclat alla croissant au fil du temps jusqu’au halo de lumière final – jusqu’à en désirer l’éternel retour – .

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Matiah a écrit ce texte  en 2012, à l'âge de 17 ans, deux ans avant de quitter son corps

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