Revue Notos

Éditorial

Notos, le Sud, la face cachée du monde

Avec la revue Notos nous situons notre point de départ – qui n’est pas seulement un point d’ancrage – au Sud, dans ces mondes conquis, colonisés, dépossédés, qui ont longtemps vécu au seuil de l’histoire officielle ; cependant, nous savons aujourd’hui que le Sud vit aussi au cœur du Nord industriel et que les frontières invisibles Nord/Sud passent désormais à l’intérieur de nos villes, au carrefour des Etats et des continents.

La revue est conçue comme un espace ouvert de débat autour de la création : littéraire, artistique, utopique.

Née à l’initiative d’un groupe d’enseignants-chercheurs italianistes de l’Université de Montpellier 3,  la revue Notos entend explorer les différents espaces de création, de l’écriture littéraire aux arts, du cinéma au théâtre, de la théorie critique aux sciences humaines.

L’écriture se mesure désormais avec le Tout-monde (Edouard Glissant), l’écrivain oeuvre constamment en présence de toutes les langues du monde, refusant une pensée de système et proclamant la nécessité de l’errance, la volonté d’un détour.

Seul le détour nous apprend l’intelligence de l’obstacle dans un mouvement perpétuel qui nous amène à nous départir du lieu de naissance pour établir de nouvelles relations avec les mondes en devenir.

L’art surgit alors sur le chemin d’imprévisibles métissages, l’art, la littérature, et plus largement la création, peuvent constituer un mode de connaissance du monde. L’activité créatrice ne saurait s’éloigner de l’évolution des sciences, car elle indiquerait une orientation nouvelle qui n’est plus de conquête ou d’exploitation sans limites des ressources de la terre.

La création naît d’une pensée de l’errance qui est aussi une pensée proche de la terre : non pas terre conquise, mais terre nourricière, terre-moisson, à travers un mouvement tellurique qui engendre à la fois l’enracinement et la déterritorialisation.

Construire un espace d’utopie en dehors de la « terre surveillée » : tel est aussi le rôle de la création, car l’utopie ne signifie pas « impossibilité », l’utopie est la capacité de rêver, de penser des mondes nouveaux, c’est une source d’espoir, c’est l’hypothèse qu’un autre monde est possible, un monde qui n'est pas  réduit  à la simple gestion des choses et des êtres.

La création est-elle sensible aujourd’hui à la naissance des nouvelles communautés ? L’art peut-il exprimer les rêves, les projets, la vie de nouvelles formes de sociétés ? Exprimer les désirs des communautés, comprendre les mouvements de transformation en cours permet aussi d’éviter ou de contenir la destruction des milieux humains à laquelle nous assistons.

L’art nous apprend à être ouverts à l’imprévisible : soyons ingénus et naïfs, ayons un regard neuf sur les choses pour rester sensibles aux changements en acte.

Penser l’imprévisible est une nouvelle manière d’appréhender le monde : la revue Notos répond à l’exigence de connaissance des nouveaux espaces de la création, de nouvelles formes de relations vives entre les communautés ; elle peut donner voix aux différentes formes d’expression d’une pensée excentrique qui remet en question les rapports entre le centre et la périphérie, entre le Nord et le Sud.

Une revue est aussi un instrument de diffusion et de transmission des savoirs. A ce sujet, le poète grec Odysseas Elytis nous rappelle l’importance de la transmission sur le chemin d’une forme de libération de la pensée :

Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté (1979)

La revue trace la voie vers ce Soleil de la conscience qui est appelé à éclairer les formes de la création et du vivant. Les valeurs enfouies – après des siècles de barbaries – peuvent resurgir et créer de nouveaux espaces de création.

La parole poétique, par sa fragilité et sa force constitutive, évoque l’image du voyageur qui coupe régulièrement ses racines, mais qui reste proche de la terre, au cours de son long itinéraire de connaissance :

Le voyageur revient au fardeau des racines, et délibère sur les eaux du delta. Il y a, chaque matin de la parole, comme une austérité caressante des mots ; la terre, aux accidents de sa chair, prend forme de moisson. Durée de la connaissance, c’est patience, obscur remuement, l’obole argileuse : le Chant (E. Glissant, Soleil de la conscience).

Une revue, telle une île déserte, où le chant est un don, un lieu de recommencement.

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